Comment Surcouf ruse et échappe à la frégate HMS Sybille

Il y a des livres que l’on découvre sur internet qu’il ne faut pas négliger.
Ainsi aujourd’hui vais-je profiter de la liberté de la toile et des droits d’exploitation d’un roman du XIXème siècle pour vous raconter comment la Confiance de Surcouf échappa à une frégate de guerre l’HMS Sybille.Ce qui suit est une partie du livre ci dessous

Libre de droit et un régal à lire

Libre de droit et un régal à lire

 

Il y avait déjà près d’une semaine que nous naviguions ainsi bord sur bord, sans avoir rien rencontré, lorsqu’un beau matin la vigie cria : « Navire ! »
— Où cela ? demanda Surcouf que l’on fut tout de suite, selon ses ordres, prévenir.
— Droit devant nous, capitaine.
— Est-il gros, ce navire ?
— Mais oui, capitaine, du moins il le paraît.
— Tant mieux ! Quelle route tient-il ?
— Impossible de le savoir, car on le voit debout. Au reste, vous devez pouvoir le distinguer à présent d’en bas.
Aussitôt toutes les lunettes et tous les yeux se dirigèrent vers le point indiqué. On aperçut, en effet, une haute pyramide mobile tranchant par sa blancheur sur le brouillard épais qui, dans ces parages, descend la nuit des hautes montagnes de la côte et enveloppe encore le matin les abords du rivage.
— Ce navire peut être aussi bien un vaisseau de haut bord qu’un bâtiment de la compagnie des Indes, nous dit Surcouf ; que faire ? Ma foi, si c’est un navire de guerre, eh bien ! tant pis, nous rirons. Si c’est un navire marchand nous le capturerons.

La brise de terre favorisait la voile en vue, tandis que la Confiance, au contraire, était retenue par le calme ; néanmoins, nous orientons grand largue sur elle ; elle imite notre manœuvre. Nous cinglons bâbord amure, elle cingle tribord amure ; toutes nos suppositions vont bientôt cesser, car les deux navires voguent à pleines voiles l’un vers l’autre.
Deux lieues nous séparent à peine, et quoiqu’il soit fort difficile d’apprécier la force d’un vaisseau sous l’aspect raccourci qui nous présente l’inconnu, nous commençons déjà nos observations.

Nous acquérons d’abord la certitude que ce navire possède une batterie couverte ; ensuite, qu’il est supérieurement gréé et que ses voiles sont taillées à l’anglaise. Voilà sa nationalité connue ; sur ce point le doute n’est plus possible : oui, mais quelles sont au juste sa force et sa nature ? C’est un problème que personne ne pourrait résoudre ; le temps seul est à même de l’expliquer ; l’attente ne sera pas longue. Seulement, la position de la Confiance se complique, car la brise, d’abord molle, a fraîchi au point de nous faire filer trois nœuds à l’heure. Cependant, afin de sortir plus tôt de notre doute et de connaître notre ennemi, nous nous débarrassons de nos menues voiles, et, lofant de deux quarts, nous orientons au plus près. Le navire en vue s’empresse encore cette fois de répéter notre manœuvre.

Toutefois, comme de part et d’autre une divergence de deux quarts dans la route est insuffisante pour nous permettre de nous apprécier, la Confiance, après avoir couru pendant quelque temps sous cette allure, laisse arriver de trois quarts sur bâbord. Le mystérieux vaisseau se hâte de laisser arriver aussi, de manière à nous couper sur l’avant, et nous nous retrouvons de nouveau dans une position oblique qui nous laisse toutes nos incertitudes, car de nombreux ballots et une grande quantité de futailles masquent sa batterie d’un bout à l’autre.
Surcouf, impatienté, arpente le pont d’un pas nerveux et saccadé, en mordant à chaque pas, avec fureur, son cigare. L’équipage est irrité : malheur à l’inconnu s’il est de notre force et si nous en venons aux mains avec lui !
La vélocité la plus grande que pouvait déployer la Confiance, comme au reste cela a lieu pour tous les navires fins voiliers, était celle qu’il obtenait par l’allure du plus près : seulement, comme une pareille manœuvre eût été dangereuse au moment d’un combat, nous revenons du lof et nous halons bouline, afin de conserver, quelle que soit l’issue de cette aventure, l’avantage du vent et la possibilité, en cas d’une nécessité absolue, d’opérer notre retraite.
Enfin nous commençons à gagner du vent sur l’inconnu ! Donc, nous marchons mieux que lui. Chacun se réjouit à cette découverte.
Quant à lui, fidèle à sa tactique, il n’avait pas manqué encore cette fois d’imiter notre manœuvre.

La confiance en contrebas de sa future prise, le Kent

La confiance en contrebas de sa future prise, le Kent

— Parbleu ! dit Surcouf, nous saurons bien tout à l’heure si cet empressement à nous rejoindre est feint ou réel. Je suis un vieux renard, par l’expérience, à qui l’on n’en fait pas accroire facilement. Je connais toutes les ruses. En combien d’occasions n’ai-je pas vu des vaisseaux marchands,
quand ils ont pour eux une belle apparence et qu’ils sont commandés par des capitaines au fait de leur métier, essayer d’effrayer ceux qui les chassent en feignant de désirer eux-mêmes le combat ! Encore un peu de patience, voilà que nous approchons ce farceur-là à vue d’œil ! Je ne sais, mais j’ai l’idée qu’il y a de la fanfaronnade et de la ruse dans tout cela !
Surcouf, pénétré de cette idée, dirige de telle façon la marche de la Confiance, que nous nous trouvons à la fin forcés de passer au vent de l’ennemi. Nous risquons donc, si notre commandant s’est trompé, de recevoir, à brûle-pourpoint, une bordée qui peut nous causer des avaries majeures et nous mettre à la merci de l’ennemi ; puis, enfin, en passant sous le vent à lui nous courons le danger d’être abordés.
— Messieurs, nous dit Surcouf qui connaît trop quelle est sa supériorité pour craindre d’avouer son erreur, j’ai commis une grosse faute ! J’aurais dû laisser arriver d’abord et chasser ensuite sous différentes allures pour m’assurer de la force et de la marche de l’Anglais !
Notre capitaine se frappe alors le front avec violence, rejette loin de lui son cigare ; puis reprenant tout de suite son sang-froid :
— C’est une leçon, répond-il tranquillement. J’en profiterai.
Surcouf, retiré sur la poupe, interroge avec soin un gros registre sur lequel sont crayonnés des dessins de navire ; au bas de chaque dessin se voient plusieurs lignes d’écriture.
— Parbleu, messieurs, nous dit-il tout à coup, voilà mes doutes éclaircis. Vous êtes des officiers de corsaire et non des enfants, à quoi bon vous cacher ma découverte ? Remarquez bien l’Anglais : il a un buste pour figure,
des bras de civadières à palans simples, et une pièce neuve au-dessus du ris de chasse de son petit hunier, n’est-ce pas ? Eh bien ? c’est tout bonnement une frégate. Et savez-vous quelle est cette frégate, Garneray ? continua Surcouf en se retournant vers moi, c’est cette coquine de Sibylle qui, dans ces mêmes parages, a pris, il y a deux ans, la Forte que commandait votre parent Beaulieu-Leloup ! Sacré nom ! nous aurons fort à faire pour nous en débarrasser ; car son capitaine, qui a été tué dans le combat contre la Forte, était un rusé renard, et il a laissé des élèves dignes de lui !… Après tout, je ne suis pas non plus précisément un imbécile… Voyons un peu s’ils mordent à l’hameçon !… Que je parvienne seulement à orienter la Confiance au plus près, et je serais curieux de savoir comment ils s’y prendront alors pour nous rattraper ! Ah ! si je ne me trouvais pas privé de la moitié de mes hommes, dispersés sur les prises que j’ai dû envoyer à l’île de France, par Dieu ! quoique cela ne me rapportât rien, je me passerais la fantaisie de dire deux mots à l’Anglais, histoire d’essayer de venger la Forte… Mais avec mon équipage si restreint je ne puis songer à me procurer cet agrément !… Ce serait sacrifier la Confiance, sans chance de succès !… Hein ! il vaut mieux les tromper ! Quelle ruse inventer ? Quel hameçon tendre ?..

Surcouf plaça alors sa main devant ses yeux, comme pour s’isoler de toute préoccupation extérieure, et resta réfléchi pendant à peine cinq ou six secondes. Lorsqu’il nous montra de nouveau son visage, nous comprîmes, au sourire moqueur qui plissait ses lèvres, que tout espoir n’était pas perdu. Cependant nous n’étions plus guère éloignés que d’un quart de portée de canon de la Sibylle. À peine Surcouf a-t-il prononcé quelques mots que déjà il est compris : aussitôt, malgré la gravité de notre position, qui semble désespérée, officiers et matelots se mettent en riant à l’œuvre. On retire des grands coffres un assortiment complet d’uniformes anglais, et chacun se travestit en toute hâte.
Cinq minutes ne sont pas encore écoulées que l’on ne voit plus déjà que des Anglais sur notre pont ; la mascarade ne laisse plus rien à désirer. Alors une trentaine de nos hommes, d’après l’ordre de Surcouf, suspendent leurs bras en écharpe ou emmaillotent leurs têtes : ces hommes sont des blessés. Pendant ce temps, on cloue en dedans et en dehors des murailles du navire des plaques en bois, destinées à simuler des rebouchages de trous de boulets, puis on défonce à coup de marteau les plats-bords de nos embarcations. Enfin un véritable Anglais, notre interprète en chef, affublé de l’uniforme de capitaine, prend possession du banc de quart et du porte-voix. Surcouf, habillé en simple matelot, est placé à ses côtés, prêt à lui souffler la réplique.
Nos préparatifs étaient achevés, lorsqu’un jeune enseigne de notre bord, M. Bléas, s’avança coiffé d’un chapeau à casque au pied du banc de quart où se tenait Surcouf.
— Me voici à vos ordres, capitaine, lui dit-il. J’espère que vous approuverez mon travestissement ?
— Il est on ne peut mieux réussi, mon cher ami, lui répondit Surcouf en riant. À présent, écoutez-moi avec la plus grande attention. La mission que je vais vous confier est de la plus haute importance. Si je vous ai choisi pour être le héros de la comédie, c’est d’abord en votre double qualité de neveu de l’armateur de la Confiance et d’intéressé dans les actions du corsaire, ensuite parce que vous parlez admirablement bien anglais ; enfin, par suite de l’estime toute particulière que m’inspirent votre intelligence et votre sang-froid.

Robert Surcouf

Robert Surcouf

— Je ne puis vous répéter que ce que je vous ai déjà dit, capitaine, que je suis à vos ordres.
— Je vous remercie. Vous allez, Bléas, monter dans la yole et vous rendre à bord de la Sibylle.
— Bien : dans dix minutes vous m’apercevrez sur son pont.
— Du tout ; dans cinq minutes je veux voir, vous étant dedans, votre yole s’emplir.
— Vrai, Surcouf ? Eh bien ! je veux bien couler, quitte à me faire croquer par un requin pendant que je me sauverai à la nage : mais que le diable m’emporte et que la Sibylle nous capture si je comprends votre intention !
— Ça ne fait absolument rien à la chose, Bléas. Vous avez, oui ou non confiance en moi ?
— Puisque je vous dis, capitaine, que c’est convenu ! Ah ! à propos, mais les gens qui m’accompagneront, ne
craignez-vous pas qu’ils ne trouvent la plaisanterie un peu forte et qu’ils ne refusent de s’y associer ?
— Vous n’avez rien à craindre à ce sujet : vos gens sont avertis, dévoués, et ils joueront leur rôle à ravir ! À présent voici cent doublons pour vous et vingt-cinq pour chacun d’eux. Cet argent est destiné à charmer les loisirs de votre captivité ; mais ne craignez rien, je vous promets que vous sortirez de prison avant d’avoir eu le temps d’entamer sérieusement cette somme. Oui, je vous promets, dussé-je donner cinquante Anglais en échange contre vous, que vous serez tous libres bientôt !… À présent, inutile d’ajouter, car je vous connais, qu’en outre de ces cent doublons et de vos parts de prise, une magnifique et copieuse récompense sera prélevée sur la masse pour vous et pour vos hommes…
— Oh ! capitaine, quant à cela…
— Bah ! laissez donc !… de l’or, ça porte bonheur… Ainsi, vous m’avez bien compris ?
— On ne peut mieux, capitaine.
— N’allez pas, au moins, vous jeter à la nage !
— Quoi ! s’écria l’enseigne Bléas avec une stupéfaction comique, est-ce qu’il faut nous laisser noyer ?
— Non, farceur… Dès que vous aurez de l’eau à mi-jambe et que votre embarcation sera convenablement pleine, vous appellerez à votre secours, et en bon anglais, surtout, les hommes de la Sibylle… C’est arrêté, convenu, adjugé.
— Oui, capitaine… ça ne fait pas un pli.
— Alors, une poignée de main, et sautez dans le canot.
Robert Surcouf s’adressant alors au patron de la yole, un nommé Kerenvragne :
— Kerenvragne, mon garçon, lui dit-il, tu as confiance en moi, n’est-ce pas ?
— Sacré tonnerre !… Si j’ai confiance en vous ! Mais c’est vraiment, sauf votre respect… ce que vous me demandez là, mon capitaine ! Encore pire qu’un dieu, vous dis-je !…
— Bois ce verre de vin à ma santé, prends ce gros épissoir, reprit Surcouf en lui présentant l’instrument annoncé, et puis, quand vous serez à mi-chemin de la frégate, flanque-moi deux ou trois bons coups au fond de la yole de façon qu’elle s’emplisse promptement.
Ici Surcouf parla bas à l’oreille de Kerenvragne, qu’il affectionnait au reste particulièrement, et lui remit, en essayant de le dissimuler, un rouleau recouvert de papier, que ce dernier laissa tomber dans la poche de son pantalon.
— C’était pas la peine, dit Kerenvragne, enfin, ça n’y fait rien… Salut, capitaine !
— Tu ne m’embrasses pas ?
— Comment donc, mais avec beaucoup d’agrément ! répondit le marin extrêmement flatté de cette marque d’amitié, et en repoussant au fond de sa bouche la formidable chique qui gonflait sa joue.

L'HMS Sybille capturant la Chiffone

L’HMS Sybille capturant la Chiffone

Dix secondes plus tard, la yole, commandée par M. Bléas, quittait notre bord.
La Confiance, serrée de près, se débarrasse de toutes ses voiles hormis les huniers, laisse arriver plat vent arrière, assure d’un coup de canon le pavillon anglais hissé en poupe, revient lof sur bâbord, et met en panne.
De son côté la Sibylle, qui ne semble pas ajouter une foi bien entière dans notre prétendue nationalité, fait porter quelques quarts pour nous tenir toujours sous la volée, laisse tomber à l’eau quelques-uns des prétendus ballots qui encombrent les sabords de sa batterie, démasque à nos yeux sa formidable ceinture de canons et vient prendre la panne à bâbord à nous.
À peine les deux navires sont-ils établis sous cette même allure que le capitaine anglais nous demande d’où nous venons, pourquoi nous l’avons approché de si près sous tant de voiles, etc.
L’interprète qui occupe la place de Surcouf tandis que celui-ci, placé à ses côtés, lui souffle ses réponses, répond que nous venons de Londres, que nous avons justement reconnu la Sibylle à son déguisement ; que si nous nous sommes approchés avec tant d’empressement, c’est que nous avions une bonne nouvelle à apprendre à son capitaine.

— Quelle est cette nouvelle ? nous demanda l’Anglais toujours sur ses gardes.
— Celle de votre promotion, commandant, à un grade supérieur. On ne parle que de cela à l’amirauté, il paraît
aussi, dit-on, que la Sibylle doit être rappelée sous peu. Mais ceci, je vous le répète, n’est qu’un on-dit, tandis que votre nomination peut être considérée comme une chose officielle.
Cette réponse, transmise par l’interprète avec un imperturbable sang-froid et un ton de conviction parfaitement joué, dénotait de la part de Surcouf une profonde connaissance du cœur humain. En effet, le capitaine de la Sibylle, ébloui par l’annonce de la bonne fortune qui lui arrivait, commença, on put facilement le remarquer à l’expression de son visage, à abandonner ses premiers soupçons. Toutefois, l’habitude du devoir l’emporte encore un instant en lui, et il reprend son interrogatoire :

— Mais pourquoi n’avez-vous pas répondu plus tôt à mes signaux ? hèle-t-il de nouveau.
— D’abord, capitaine, parce que les signaux ont été changés ; ensuite parce que le livre de tactique et les pavillons ont été en partie détruits dans le combat que nous avons eu à soutenir.
— Ah ! quel combat avez-vous donc eu à soutenir ?
— Un terrible s’il en fut jamais, contre un corsaire bordelais que nous avons enlevé à l’abordage sur la côte de Gascogne. Je me suis même permis, capitaine, en vous envoyant les paquets que l’on m’a remis pour vous, d’y joindre deux caisses de bouteilles de cognac provenant d’un second corsaire français qui, après un nouveau et épouvantable combat, est tombé en notre puissance.
— Ah ! très bien, dit le vieux capitaine de la Sibylle, qui, en songeant sans doute au mal que nous avons causé aux Français, et peut-être bien aussi au cognac qu’il va recevoir, sourit agréablement à notre interprète.
Toutefois, le vieux marin est tellement familiarisé avec les devoirs de sa profession qu’il ne peut s’empêcher de s’écrier avec un reste de défiance :
— C’est une chose réellement bizarre comme votre navire ressemble à un corsaire français !
— Mais c’en est un, capitaine ! et un fameux, encore ! celui que nous avons capturé sur la côte de Gascogne. Comme les corsaires de Bordeaux sont les meilleurs marcheurs du monde, nous l’avons préféré à notre bâtiment pour continuer notre voyage. Notre intention est, Dieu aidant, de poursuivre et de prendre Surcouf.
— Un fameux coquin ! s’écria le commandant de la Sibylle.
— À qui le dites-vous ? capitaine. Nous savons qu’il croise en ce moment dans ces parages-ci, et qu’il y cause un tort considérable au commerce anglais… Oh ! nous le prendrons… nous l’avons juré !
Pendant que cette conversation avait lieu entre notre interprète et le capitaine anglais, les hommes du canot commandés par l’enseigne Bléas se mettent tout à coup à pousser des cris de détresse : en effet, leur embarcation, presque toute remplie d’eau, est sur le point de couler.
Nous hélons immédiatement la frégate pour la supplier d’envoyer secourir nos hommes, car nos autres embarcations, encore plus abîmées par les boulets et la mitraille que celle qui coule en ce moment, sont tout à fait hors d’état de tenir la mer.

HMS sybille capturant la Forte

HMS sybille capturant la Forte

Comme le sauvetage de naufragés est le plus impérieux et le premier devoir du marin, dans quelque position qu’il se trouve et à quelque nation qu’appartiennent les malheureux en danger, deux grands canots se dirigent immédiatement de la Sibylle pour venir au secours de l’enseigne Bléas et de ses matelots.
— Sauvez seulement nos marins, crie l’interprète. Quant à nous, nous allons courir un bord et les prendre en revenant ainsi que le canot.
Pour courir ce bord, la Confiance laisse tomber sa misaine, hisse ses perroquets, son grand foc, borde sa brigantine et gagne ainsi de l’avant sur la frégate. Ce prétexte trouvé par Surcouf était un trait de génie.
— Messieurs, nous dit-il en laissant joyeusement éclater toute sa joie, voyez donc comme ces Anglais, que nous sommes réellement coupables de ne pas aimer, sont bons garçons !… Les voilà qui aident nos hommes à monter à bord ! Bon ! Voilà Kerenvragne qui a une attaque de nerfs !… Et Bléas… messieurs ! Bléas qui s’évanouit ! Quels charmants drôles !… Je me ressouviendrai d’eux ! Ils ont joué leurs rôles à ravir ! À présent, voici le moment venu de jeter le masque… Nos amis sont sauvés… et nous aussi… Maintenant, attention à la manœuvre… Toutes les voiles dehors ! Oriente au plus près… bouline partout… Et toi, mousse, apporte-moi un cigare allumé.

La brise du large était alors dans toute sa force. Jamais, non, jamais, la Confiance ne se conduisit plus noblement que dans cette circonstance : on eût dit, à voir sa marche rapide, qu’elle avait la conscience du danger auquel nous étions exposés.
Quant à nous, fiers de monter un pareil navire, nous regardions avec une admiration pleine de reconnaissance l’eau filer le long de son bord, écumante et rapide comme la chute d’un torrent.

Aussi, avant que la sibylle ait deviné notre ruse, qu’elle nous ait tiré sa volée, embarqué ses canots et orienté sur nous, sommes-nous presque déjà hors de la portée de ses canons.
La chasse commença aussitôt et dura jusqu’au soir, mais avec un tel avantage en notre faveur que, quand le soleil disparut, nous n’apercevions déjà presque plus l’ennemi. La nuit venue, nous fîmes fausse route, et le lendemain matin, nous n’avions plus devant nous que l’immensité solitaire de l’Océan.

2 Comments

  1. Trucky21 6 August 2015
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    Surcouf a-t’il délivré ses marins livrés à l’ennemi? Il vaut mieux…

    • Louis Surcouf 24 February 2016
      Répondre

      Il aurait, lors de la prise du Kent et du renvoi à terre des hommes capturé, demandé la libération d’un même nombre de prisonniers Français, dont les membres d’équipages envoyé sur la Sybille.

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