La Méduse et son radeau

Presque tout le monde a déjà vu ou entendu parler du fameux « Radeau de la Méduse », célèbre tableau peint par Géricault à partir de 1818. Ce que l’on sait moins, c’est que ce radeau a véritablement existé et que son histoire est tragique.

La Méduse est une frégate de 44 canons lancée en 1810 et construite par la société Michel Louis Crucy. Superbe navire à sa sortie du chantier, elle connaitra 6 ans de service durant lesquels plusieurs officiers en prendront le commandement, tous la louant pour sa vitesse.
Son premier fait d’arme, sous le commandant de Joseph François Raoul, sera de forcer le blocus britannique en compagnie de la Nymphe afin de transporter des renforts à Batavia. Les deux navires réussiront dans cette mission mais cela n’empêchera pas la prise de l’île. En décembre 1811, les deux frégates seront de retour à Brest.

La Meduse

La Meduse

François Ponée prend alors le commandement de la Méduse et en novembre 1813, celle-ci accomplit une campagne de course dans l’atlantique, toujours accompagnée de la Nymphe. Elles sont de retour en janvier 1814 sans que l’on sache si les deux capitaines auront réussi quelques prises.

Le reste de la vie de la frégate sera assujetti aux aléas politiques : à l’abdication de Napoléon, le Chevalier de Cheffontaine, royaliste, prend le commandement de la frégate avec laquelle il effectue une campagne aux Antilles. Il sera de retour en rade d’Aix le 20 février 1815.

La Méduse est alors désarmée pour subir un carénage complet à Rochefort, opération de routine pour les navires d’hier et d’aujourd’hui. Lorsque les 100 jours arrivent, Ponée en reprend le commandement.

Capitaine à bord, image représentant le gaillard d'arrière de la Méduse

Capitaine à bord, image représentant le gaillard d’arrière de la Méduse

C’est en 1816 que le destin bascule : Napoléon est définitivement vaincu, Louis XVIII règne sur la France et l’Angleterre lui rétrocède les comptoirs du Sénégal, occupés par les anglais durant toutes les guerres Napoléoniennes. Le Bourbon décide alors de réoccuper manu militari ses territoires.

Le 17 juin, une division quitte l’Ile d’Aix en vue de transporter 392 soldats et colons à Saint Louis du Sénégal. Elle se compose de la fameuse Méduse, de la corvette l’Echo, du brick l’Argus et de la flûte la Loire. La division est sous les ordres d’Hugues Duroy de Chaumareys, royaliste convaincu détesté de quasiment tous ses subalternes, composés en grosse partie de Bonapartiste.
Et c’est là que le bât blesse : Duroy de Chaumareys a quitté la France en 1790, comme bien d’autres. Son dernier commandement date de 1795, date à laquelle il survie à l’affaire de Quiberon.

Cet important convoi est donc sous les ordres d’un homme dont la loyauté pour le roi et au-dessus de tous soupçons mais qui n’as pas navigué depuis près de 22 ans !

Dès le début, tout va mal. La Méduse marche bien mieux que ses conserves et au lieu de serrer de la toile pour les attendre, Chaumareys les distances sans vergogne.

Le trajet de la Méduse

Le trajet de la Méduse

Se retrouvant isolé et n’ayant pas confiance en ses officiers, il décide d’accorder tout son crédit à l’un de ses passagers qui affirme connaître parfaitement les abords du Banc d’Arguin, au large de la Mauritanie.

Le banc est mal cartographié et sa position imprécise, si bien que les officiers de la Méduse conseillent à leur capitaine de naviguer au large quitte à faire un détour pour éviter le banc et rejoindre le reste de la troupe. Les ordres de l’amirauté eux même iront dans ce sens mais Chaumareys n’en aura cure.
Ayant pleine confiance en Richefort, le fameux « connaisseur » du banc, il le suit aveuglément.
Le 2 juillet vers 15h, c’est le drame. A marée haute, la frégate s’échoue sur le banc de sable. Les tentatives pour l’en sortir sont vaines : elle est trop lourde. Le charpentier se sert allégrement dans les réserves d’espar et construit alors un immense radeau de 20 mètre sur 7. Sa flottaison est précaire et il ne dispose d’aucun confort. Son seul rôle est de permettre d’alléger le navire en le déchargeant en partie, pour ensuite le sortir du sable, récupérer l’avitaillement et reprendre la route.

La méduse échouée. Au second plan, le radeay plein à craquer!

La méduse échouée. Au second plan, le radeay plein à craquer!

Hélas le temps tourne et une tempête éclate. Si bien qu’à bord c’est la panique et l’on pense le navire perdu. Dans le secret de la grande chambre, la décision de l’abandon est prise. Seulement les frégates n’embarquent que des annexes de servitude, impossible d’emmener tout le monde.

Plan du radeau

Plan du radeau

 

Lorsque les six annexes quitte les flancs de la Méduse, tractant le radeau qui prend rapidement le surnom macabre de « la Machine », 152 marins ont du s’entasser sur l’embarcation de fortune. Un aspirant les commande.

Très rapidement on se rend compte que la Machine fait énormément dériver les chaloupes. Aussi le radeau est abandonné : Chaumareys promet d’envoyer rapidement des secours.

Plan de remorquage de la méduse

Plan de remorquage de la méduse

Le radeau se retrouve donc à la dérive dans des conditions atroces : aucune nourriture, quelques tonneaux de vin à boire mais pas d’eau potable. Les marins sont si serrés qu’ils sont obligés de rester debout avec de l’eau presque au genou, la machine ne flottant pas très bien.

Bien trop de monde à bord...

Bien trop de monde à bord…

Beaucoup mourront dès les premières heures, emportés par la tempête. Les jours suivant seront horribles : Une bagarre éclatera après la consommation du vin. On en ignore les causes exactes mais ce sera effroyable. Certains pris dans un moment de folie essayeront de tuer les autres, qui devront se défendre. Certains essayeront même de saborder le radeau pour mettre fin au tourment. La scène la plus horrible viendra plus tard, lorsque le manque de nourriture provoquera le cannibalisme.

Cannibales à bord

Cannibales à bord

L’enfer durera 13 jours. Chaumareys, rejoignant l’Argus et l’Echo à Saint Louis, enverra aussitôt le brick sur le lieu du naufrage. Il n’espère pas sauver qui que ce soit mais seulement récupérer l’or et l’argent que la frégate transportait pour la colonie.
L’Argus trouvera quand même 15 rescapés. Pour 10 hommes présent sur le radeau au début, 9 sont morts ! Sur ces 15 hommes, 10 seulement reverront la terre. Les 5 autres, affamé et trop affaiblis, mourront à bord du Brick.

Deux survivants lettrés écrivent un livre pour raconter la tragédie. Il s’agit de Messieurs Savigny et Corréard, respectivement chirurgien et géographe. C’est la lecture de ce livre qui décidera Géricault à perdre son illustre tableau.

Chaumareys passera en cours martiale à Rochefort du 22 janvier au 3 mars 1817. A ce terme, il est condamné à 3 ans de prison, cassé de son grade et renvoyé de la marine. Le royaliste ne commandera plus jamais aucun bâtiment.

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Le radeau reconstitué à Rochefort en taille réelle

Il sera également renvoyé de la Légion d’Honneur et de l’Ordre de Saint Louis. Le Contre-Amiral de la Tullaye, président de la cour, l’informera en ces termes :
« Vous avez manqué à l’honneur. Je déclare au nom de la Légion, que vous avez cessé d’en être membre, ainsi que de l’ordre royal et militaire de Saint Louis. »

Puis il lui arrachera lui-même ses décorations.

La légende dit que le jour du lancement de la Méduse, un marin voyant sa proue aurait affirmé qu’elle porterait malheur. Chaumareys est mort après avoir fait pénitence mais endetté si fortement que son château sera saisi. Son fils finira par se suicider plutôt que de vivre une vie de pauvre. En ce sens, la prophétie aura fait son œuvre.

1 Comment

  1. A DELAUNET 12 January 2016
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    Bon article, merci d’éclaircir l’histoire du tableau. Je me permet simplement d’attirer l’attention sur deux petites erreurs, à savoir dans la phrase: « royaliste convaincu détester de quasiment tous ses subalternes », détesté est mal accordé. De même pour: « Son fils finira par se suicidé plutôt que de vivre une vie de pauvre. « , où c’est cette fois-ci ce serait « suicider » et non « suicidé ».

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