L’histoire de la capture de la Renommée et de la défaite des cardinaux

Surcouf du forum officiel à retranscrit pour nous l’histoire de la bataille qui a vu la Renommée baisser son pavillon devant une flotte plus nombreuse après diverses péripéties.

D’autres aventures concernant ce navire sont disponibles dans le livre de Jean Boudriot. Merci à Surcouf pour nous faire découvrir cette aventure

Livre de Jean Boudriot concernant la frégate La Renomée

Livre de Jean Boudriot concernant la frégate La Renomée

 

Concernant l’écrivain ; la défaite de la bataille des cardinaux

Il s’agit d’Hubert de Brienne de Conflans qui ici plaide sa cause avec éloquence. Il finira sa vie le 27 Janvier 1777 au grade de Vice_amiral de la flotte du Ponant et maréchal de France. Comme quoi à défaut de génie militaire le géni de la plumme peut sauver bien des situations!
En effet, si notre aristocrate est ici fait prisonnier, il passera au tribunal quelques années plus tard pour la destruction de sa flotte et le sabordage de son navire amiral!

Blason de Hubert de Brienne de Conflans

Blason de Hubert de Brienne de Conflans

En 1759, notre vice-amiral du Ponant et maréchal de France (déjà) se voit confier la tache de protéger un débarquement en Angleterre.
Bloqué au nord par l’amiral Hawke (qui déjà l’avait capturé sur La Renommée) qui bloque le port de Brest, notre vice-amiral est peu motivé à sortir de sa tanière (dans le golfe du Morbihan) d’autant plus qu’une autre flotte anglaise croise au large de Vanne et de la pointe de Quiberon.
Le 14 Novembre 1759, un méchant vent d’est lève la mer et les anglais bloquant Brest doivent retourner dans leurs ports pour réparer. C’est le moment idéal pour sortir et la flotte française quitte son port.
Du fait de hasards divers, la flotte française dérive et ne croise Belle-île que 6 jours plus tard (alors que l’île est visible depuis la cote par beau temps).
Alerté, Hawke reprend la mer et porté par un vent d’Ouest se dirige vers Quiberon.
Conflans quant à lui aperçoit la flotte du commodore Duff (celle bloquant vannes) et chasse cette dernière.
Tout se mettait en place pour une nouvelle tragédie française…
En effet, alors que les navires français sonnent le branle bas de combat, Hawke et sa flotte apparaissent à l’Ouest. Duff de son coté renonce à la fuite et montre ses dents. Bien vite, l’attaquant se retrouve acculé et rebrousse chemin dans la baie de Quiberon.

Deux navires français coulent et deux autres se rendent avant que la nuit ne tombe.
Mouillé dans la baie de nuit, le silence est d’or et les lumières éteintes pour Conflans qui retient sa respiration à l’idée que les anglais puissent patrouiller non loin. Son infortune le poursuit puisqu’au matin, c’est au milieu de la flotte anglaise que son navire amiral est mouillé… Faisant force de voile avec un autre navire français, le Héros, notre chevalier va gaillardement s’échouer sur les cotes françaises où les 2 navires alliés sont évacués puis brulés. Jamais la réputation du vice-amiral ne se remettra si ce n’est de cette défaite, de son choix d’abandonner son navire.

 

La défaite de la Renommée par Surcouf (et un peu Jean Boudriot)

Monsieur le Chevalier de Conflans – 10 octobre 1747

Monseigneur,

J’ai l’honneur de vous mander notre partance du 20 septembre dernier par un vent de Sud Est qui s’est rangé de la bande Sud lorsque nous avons eu passé de l’île Dieu.

Nous jugeâmes à propos Monsieur de Saint Alouarn et moi de relâcher à Belle Ile, mais le vent s’étant rendu favorable à la hauteur de cette île, nous avons été jusqu’à la hauteur de l’île des Saints à la vue de terre, comptant si le vent nous devenait contraire donner dans Brest, mais s’étant rendu favorable nous avons fait route dans le Nord Ouest dans le dessein de nous élever par les 49 degrés et aller à deux cents lieues au large.

Etant environ quarante lieues dans l’Ouest d’Ouessant, le vent est venu du Nord au Nord Nord Ouest, assez fort, ce qui fait que la route ne nous a valu que l’Ouest-quart-Sud-Ouest et l’Ouest-Sud-Ouest et par conséquent diminuer en latitude.

Lorsque que nous étions environ à cinquante lieues d’Ouessant dans l’Est-Quart-Sud-Ouest, nous avons fait la rencontre de la frégate la Panthère que les Anglais nomment l’Amazone. Etant par les 47 degrés 50 minutes, nous avons voulu éviter de combattre et pris chasse dans l’Ouest-Sud-Ouest et Sud-Ouest.

Trouvant que nous allions assez bien pour éviter cette frégate, nous fîmes serrer le grand foc et le petit perroquet dans la crainte de forcer le petit mât de hune mais un quart d’heure après ce mât cassa net aux deux tiers par la défectuosité d’un nœud qui y était. A peine eûmes nous le temps de nous débarrasser et de nous disposer au combat que la frégate ennemie fut incontinent par notre travers à portée de pistolets come pour nous aborder, ce qu’elle n’osât entreprendre parce qu’elle vit nos grappins en place. Alors nous commençâmes le combat de part et d’autre avec un feu terrible de canons et de mousqueterie qui dura une heure et demi. Le nôtre fut si vif qu’il éteignit celui de la frégate, elle se trouva si endommagée qu’elle tînt tout à coup le vent et força de voile pour se sauver et se tirer de dessous notre canons.

Plans  de la Renommée

Plans de la Renommée

Elle arriva ensuite sur deux vaisseaux dont l’un était de 64 canons et l’autre de 56 qui étaient à deux lieues sous le vent à nous, en faisant des signaux. Ces vaisseaux commencèrent à nous chasser à toutes voiles, nous primes alors le partie de faire route au Sud-Ouest ce qui les mit derrière nous. Dans le même temps nous vîmes deux autres gros vaisseaux au vent que nous présumions être de la même escadre ; nous avions nos voiles criblées de coup de canons et de mitraille et beaucoup de manœuvres coupées et un coup de canon dans notre grand mât qui commençait à se fendre de long en long, la Panthère profita de cet avantage et continua à nous chasser et à nous observer de près, elle passa à bâbord devant nous et se laisser ensuite culer pour venir se mettre à notre hanche à tribord. Le plus gros vaisseau était à bâbord par la hanche à la distance d’une lieue, l’autre un peu plus loin dans nos eaux. Nous ne vîmes plus dans ce temps les deux vaisseaux qui nous avaient paru au vent et nous courûmes dans cette position critique jusqu’à la nuit dans le dessein de faire fausse route jusqu’au lever de la lune.
Monsieur de la Monneraye, enseigne, qui commandait la batterie, a été blessé dans cette action au bras droit d’un coup de fusil en pointant un canon, on a été obligé de lui couper le bras, il y a aussi eu cinq hommes de tués et sept de blessés, Messieurs les officiers s’y sont conduits avec la plus grande valeur et l’équipage y a montré une grande fermeté.

Sur les huit heures du soir un grain étant survenu nous en avons profité pour faire fausse route, nous portâmes pendant un temps au Sud-Sud-Ouest pour mettre les vaisseaux qui étaient sous le vent de nous dans nos eaux. Les vents étant au Nord-Ouest ne voyant plus les trois vaisseaux nous fîmes vent arrière et portâmes au Sud-Est pendant deux heures et reprîmes tout à coup nos amures à bâbord faisant route au Nord-Est-ce qui nous fit passer derrière les trois vaisseaux et hors de leur vue, nous avons couru jusqu’au jour dans cette position et évité heureusement par cette manœuvre les cinq vaisseaux ennemis.

Nous croyant sauvés, à la pointe du jour du 24 nous aperçûmes un autre vaisseau au vent à nous qui nous donnait chasse et venait en dépendant sur nous parce qu’il nous avait vus plus-tôt à cause que nous étions sous la lune. Aussitôt nous arrivâmes à l’Est-Sud-Est et au Sud-Est et gréâmes une bonnette au grand hunier avec un grand foc que nous établîmes en haut du tronçon du petit mât de hune. Alors il nous parut que quoique le vaisseau ennemi nous chassât à toues voiles il n’avait aucun avantage sur nous mais le bout-dehors de la bonnette du grand hunier ayant rompu ce vaisseau ne tarda pas à nous approcher. Il assura son pavillon de deux coups de canon, nous mîmes le nôtre et l’assurâmes aussi. Il commença incontinent à nous tirer des coups de canons de chasse auquel nous ripostâmes par ceux de retraite dont nous avons tiré jusqu’à sept heures et demi où il engagea le combat sous le vent à nous et nous présenta le côté ce qui lui fit valoir ses deux batteries et diminuer dans cette position l’avantage de la nôtre. Nous tirâmes pendant deux heures plusieurs bordées de canons et de mousqueteries, comme il voulut encore faire arrivée pour nous tirer plus avantageusement ses deux batteries, nous pinçâmes le vent ce qui nous éloigna assez pour nous donner lieu d’espérer de nous sauver ; mais une heure et demi après, le collier du fer du bâton de foc manqua ce qui rendit les autres focs inutiles. Dans ce même temps nous aperçûmes que notre grand mât avait consenti à l’endroit où il avait reçu un coup de canon et qu’il était fendu depuis l’étambrai jusqu’au racage de la grande vergue et que dans les roulis il s’ouvrait si fort que nous craignions à tout moment le voir tomber. Cet incident fâcheux nous obligea de serrer le grand perroquet et d’amener du grand hunier. Alors le vaisseau ennemi nous rapprocha et se mit dans nos eaux assez près. Nous lui tirâmes plus de cent coups de canons de retraite avant qu’il puisse se mettre par notre hanche sans pouvoir être assez heureux de lui jeter quelque mât à bas tant les mouvements de notre frégate étaient vifs et la mer assez grosse. A onze heures et demie il fut à portée de pistolets sous les vent à nous par notre hanche et après avoir combattu dans cette position pendant trois quarts d’heure nous avons été assez malheureux de recevoir huit coups de canons à l’eau dont deux à trois pieds sous l’eau et un troisième dans la soute aux poudres qui les submergées.

plans  de La Renommée

plans de La Renommée

Dans ce temps Monseigneur je fut blessé d’un coup de fusil à la cuisse gauche qui heureusement ne m’a pas cassé d’os. Je fus obligé de descendre en bas, ne pouvant plus me tenir sur mes pieds, on me dit qu’il y avait quatre pieds d’eau dans la cale et qu’elle gagnait toujours, je fi avertir Monsieur de Saint Alouarn qui envoya un officier descendre dans la soute vérifier ce qui en était. Sur ce qu’il rapporta que les choses étaient telles et que les canons de la batterie étaient remplis d’eau la mer étant fort grosse et notre situation ne permettant pas d’aborder le vaisseau ennemi nous jugeâmes Monsieur de Saint Alouarn et moi s’exposer à une bordée qu’on était prêt à nous tirer qui aurait pu nous couler à fond sur le champ et qu’il n’y avait plus d’autre parti à prendre que de se rendre étant pour ainsi dire sans mâts, sans voiles et sans agrès.

L’eau augmentant toujours et ayant la plus grande partie des chefs de canons tués ou blessés et l’équipage  devenant consterné nous amenâmes notre pavillon.

Nous avons perdu tant dans le premier combat que dans ces deux dernières actions dix sept hommes tués et trente trois blessés. Le capitaine anglais nommé Monsieur Shorly qui commande le vaisseau le Dower percé de 50 canons et monté de 44 nous envoya amariner et aussitôt que le monde nécessaire fut sur la frégate, le lieutenant anglais proposa à Monsieur Shorly de jeter les canons à la mer. Y ayant alors cinq pieds d’eau dans la cale ce qui détermina le capitaine à y aller, qui fit mettre tous les canons d’un bord pour pencher la frégate et pouvoir boucher les coups de canons qu’elle avait reçus sous l’eau. Le même jour 24 on fit amener la grande vergue de la frégate, le mât ne pouvant plus la soutenir. Le soir le mât et les vergues du grand perroquet tombèrent et le 25 au matin le grand mât et celui d’artimon.

La mer étant devenue moins grosse le Dower pris la frégate à la remorque dont le mât de misaine tomba le soir. Notre malheur vint d’avoir eu de mauvais mât trop exaucés, des manœuvres trop pesantes, trop commises et trop grosses et brûlées de goudron aussi bien que de mauvais fers dont les chaines de haubans et colliers de focs étaient composé.
Nous avons vu, Monseigneur, dans l’espace de trois jours après avoir été pris, au moins vingt deux vaisseaux de guerre ou frégates ennemis ; la Renommée à été trainée pendant quinze jours à la remorque, remâtée avec des vergues. Le capitaine anglais qui est un jeune homme a voulu, tantôt nous mener à Lisbonne, tantôt en Irlande et enfin définitivement il nous a conduits à Plymouth le 18 de ce mois. Je ne vous parle point Monseigneur des procédés de ce capitaine ils ont été mauvais au superlatif dans tous les genres et je m’en plains publiquement, j’aurais l’honneur de vous en rendre compte. Monsieur l’Amiral CHAMBRES commandant dans ce port est venu me voir ce matin, il est indigné des procédés du capitaine Shorley.

Nous avons tout perdu mais je me flatte que nos trois combats ne flétriront pas notre honneur. La Panthère a relâché et nous lui avons tué vingt hommes et trente blessés tous ses officiers ont été blessés et elle a reçu beaucoup de coups de canons à l’eau et le feu même y a pris. Un vaisseau de 60 canons a aussi démâté de tous ses mâts de hune en nous chassant après le premier combat, et est aussi ici de relâche.

Je ne saurai Monseigneur assez vous recommander Monsieur de Saint Alouarn qui a donné dans toues les occasions les plus grandes marques de valeur et de sang froid aussi bien que Monsieur son frère de Rasmudec et Monsieur de la Monneray qui mérite comme les autres par sa blessure d’avoir avancement et d’être recompensé. Monsieur de Gouandoux, Monsieur le Chevalier d’Ossemont ont aussi donné des preuves de leur courage et de leur activité, Messieurs de Janvery, du Mené et de Silyvy, gardes de la marine, qui faisaient fonction d’officiers ont parfaitement bien fait leur devoir et surtout le premier qui à le plus d’expérience.

Ma blessure Monseigneur ne m’estropiera point, j’espère être guéri dans trois semaines ; toute ma cuisse n’était qu’une contusion et l’épaisseur d’un écu de plus j’aurais été tué. J’ai exposé Monseigneur ma vie et ma fortune pour me rendre à ma destination c’est un grand malheur pour moi que les choses se soient tournées ainsi. J’ai jeté tous les paquets et lettres à la mer. Je me recommande, s’il vous plaît, à vos bontés et que vous voudrez bien regarder ma blessure non pas comme celle d’un capitane mais comme celle d’un général de Saint Domaingue qui a fait tout ce qu’il peut pour mériter quelque distinction et décoration, que la place même que j’occupe, exige.

Je travaille à faire de mon mieux pour retourner en France sur ma parole avec ma suite, et j’en use de même pour Messieurs les officiers et gardes ; je vous supplie, Monseigneur, de bien faire valoir au Roi mon extrême volonté pour son service et ma situation et de vouloir bien faire aussi en sorte que ma prison dure peu afin que je puisse voler à vos ordres et finir plus heureusement.
J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect,

Monseigneur,

votre très humble et très obéissant serviteur

Le Chevalier de Conflans.

A Plymouth le 10 octobre 1747.

 

 

Leave a comment